Les sorcières n'étaient peut-être pas celles que nous imaginons
- jean-cyril vadi
- il y a 2 minutes
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Paradoxe fascinant : jamais la figure de la sorcière n'a été autant célébrée. Elle est devenue l'emblème de la femme libre, intuitive, indépendante, guérisseuse, persécutée par un système patriarcal incapable de supporter sa puissance.
Cette image est omniprésente dans les livres, les films, les réseaux sociaux et jusque dans certains accompagnements thérapeutiques — la plupart des femmes que j'accompagne.
Pourtant, lorsque je consulte les travaux des historiens, une réalité bien plus complexe apparaît.
Et cette réalité change profondément la manière dont nous pouvons comprendre certaines expériences intérieures, notamment celles vécues en état de conscience modifiée.
Une idée reçue profondément ancrée
Nous imaginons souvent que les sorcières furent les victimes d'un Moyen Âge obscurantiste.
Or c'est précisément l'une des idées que l'historien Guy Bechtel entreprend de démonter dans son ouvrage monumental La Sorcière et l'Occident.
Il écrit :
« On sait maintenant avec certitude [...] que la sorcière diabolique ne fut pas une figure du Moyen Âge (qui s'en occupait assez peu), mais bien plutôt de la Renaissance et du début des Temps modernes. On l'a surtout chassée et tuée en masse entre 1560 et 1650, quand l'époque médiévale était déjà bien loin, au moment où les idées de tolérance et de rationalité commençaient même à poindre en Europe. Elle fut une victime des Modernes, et non des Anciens. »
Cette affirmation surprend.
Elle inverse complètement le récit auquel nous sommes habitués.
La grande chasse aux sorcières ne constitue pas le crépuscule du Moyen Âge.
Elle accompagne au contraire la naissance du monde moderne.
Les sorcières étaient-elles des révolutionnaires ?
Probablement pas.
C'est ici que notre imaginaire contemporain projette sur le passé ses propres combats.
Nous imaginons volontiers une femme en rupture avec son époque, refusant l'autorité masculine, revendiquant sa liberté spirituelle et combattant l'ordre établi.
Pourtant, les femmes accusées de sorcellerie vivaient presque toujours au cœur d'un univers profondément traditionnel.
Elles partageaient les croyances religieuses de leur temps.
Elles priaient.
Elles croyaient au diable comme à Dieu.
Elles utilisaient des remèdes populaires, connaissaient les plantes, pratiquaient parfois des rituels de protection, des guérisons, des bénédictions ou des divinations héritées de traditions anciennes.
Autrement dit, elles n'étaient généralement pas en avance sur leur époque.
Elles appartenaient pleinement à celle-ci.
Ce qui les rendait dangereuses n'était pas leur modernité.
C'était leur ancienneté.
Elles étaient souvent les dépositaires d'un savoir oral, local, communautaire, transmis depuis des générations.
Un savoir qui échappait progressivement au contrôle des nouvelles institutions.
La naissance d'un nouvel ordre
À partir des XVe et XVIe siècles, l'Europe connaît une transformation considérable.
Les États se centralisent.
Les tribunaux deviennent plus puissants.
Les Églises cherchent à unifier les croyances après les bouleversements de la Réforme.
La médecine universitaire commence à concurrencer les pratiques populaires.
Le savoir quitte peu à peu les villages pour rejoindre les universités.
La connaissance orale cède la place à la connaissance écrite.
Les autorités veulent désormais distinguer ce qui est légitime de ce qui ne l'est plus.
Dans ce contexte, les anciennes pratiques deviennent suspectes.
Comme le résume Guy Bechtel, il ne s'agit pas d'une lutte contre la magie en tant que telle, mais d'une profonde reconfiguration du système de croyances. Ce ne sont pas les pratiques qui changent d'abord ; c'est le regard porté sur elles.
La sorcière devient alors le symbole d'un monde ancien qu'il faut faire disparaître.
Non parce qu'il est révolutionnaire.
Mais parce qu'il n'entre plus dans la nouvelle organisation du monde.
Ce que cela change pour la thérapie
Depuis de nombreuses années, j'accompagne des personnes qui, en état de conscience modifiée, dans les vies antérieures (supposées ou réelles) revivent des scènes où elles se perçoivent comme ayant été accusées de sorcellerie.
Je ne considère jamais ces expériences comme des preuves historiques. Elles vont au-delà : elles appartiennent au champ psychique, à l'expérience intime de celui qui les vit.
Elles méritent donc d'être accueillies avec respect, mais également avec discernement.
Or j'observe un phénomène récurrent.
Dès qu'une personne revit ce type de scène, son mental contemporain construit immédiatement un récit :
« J'étais une femme libre. »
« J'étais une guérisseuse persécutée. »
« J'étais en avance sur mon temps. »
Il est possible que certains aspects de cette interprétation soient justes.
Mais il est tout aussi possible qu'ils soient le produit de notre époque.
Car nous interprétons toujours le passé avec le langage du présent.
C'est une tentation permanente.
Le véritable héritage
Dans mon travail, ce qui m'intéresse n'est finalement pas de savoir si cette vie a existé exactement comme elle apparaît.
La question essentielle est différente.
Qu'est-ce qui est encore vivant aujourd'hui ?
Très souvent, ce n'est pas la figure de la sorcière qui importe.
C'est la mémoire de la persécution.
La peur d'être visible.
La peur de transmettre ce que l'on sait.
La peur d'être rejeté par le groupe.
La nécessité de se cacher.
L'impression qu'être pleinement soi conduit inévitablement à être exclu.
Voilà ce qui continue parfois d'organiser une existence entière.
Le symbole importe moins que le mécanisme.
Et c'est précisément ce mécanisme que la thérapie cherche à rendre conscient afin qu'il cesse de gouverner la vie.
Le passé ne doit pas devenir une idéologie
Je crois que nous devons être extrêmement prudents.
Chaque époque réécrit l'histoire selon ses propres préoccupations.
Le XIXᵉ siècle romantique voyait dans les sorcières des héroïnes populaires.
Le XXᵉ siècle y a souvent vu les victimes d'un pouvoir religieux.
Le XXIᵉ siècle en fait volontiers des icônes féministes.
Ces lectures disent parfois autant de notre époque que de la leur.
Elles ne sont pas nécessairement fausses, mais elles demeurent des interprétations.
L'expérience intérieure, elle aussi, demande ce même discernement.
Sans lui, nous risquons d'utiliser le passé pour confirmer ce que nous croyons déjà.
Avec lui, l'expérience devient tout autre chose.
Elle cesse d'être une justification identitaire.
Elle devient une invitation à comprendre les mécanismes invisibles qui continuent d'agir en nous.
Et peut-être est-ce là, finalement, la véritable fonction de ces récits.
Non pas nous dire qui nous étions, mais révéler ce qui, aujourd'hui encore, cherche à vivre librement sans être gouverné par la peur !
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